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Giorda 1997-2000
- Abime d'enfance
- Complicités d'évasion
- Dresde
- Le miracle de peindre
- Le noir ou l'absence incarnée
- Les ménines
- L'oeil de l'ombre
- Ombre portée
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Parole d'Amour
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L'oeil de l'ombre par Gérard Mordillat
Texte écrit pour le catalogue « Portraits »
à l'occasion de l'exposition des peintures de Giorda
à la galerie Patrick MARTIN, Lyon, 1993
C'est d'entrée l'espace qui surprend, la place du corps dans cet espace, les proportions du visage et des mains, la dominante d'une couleur grave, toujours très chaude, puissante. Puis, c'est la découverte d'un objet, d'un meuble, d'un animal qui semble contredire par sa précision ces vastes étendues de peinture où l'imagination voit un décor. Dans les portraits de Giorda, la figure est centrale, presque par inadvertance. Comme un coup que l'on reçoit, une gifle. Quelque chose qui vous emporte la tête par surprise. Visages d'anges meurtris, battus, affolés aux quatre coins du cadre. Visages aimés dans leur incertitude, corps pliés d'interrogation, tassés, exaspérés de faiblesse dans les bruns qui se délavent. Mais pas de baratin, du dur et du mou, comme en chirurgie. Et tant pis si le modèle cherche à se protéger derrière ses mains, à s'abriter entre des barreaux, à fuir, bousculant celui-là même qui le peint dans sa fuite. Tant pis si le modèle y laisse des plumes ! Ici, pas de garantie de ressemblance. Du portrait à risque sur des terres nues. De l'être et de l'ombre combattus A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu. Une peinture d'inondation, de débordement où prime la sensation physique de cet envahissement par la couleur. Son rythme secret, sa scansion consolatrice. Une peinture qui bouleverse le visage offert à la pose ; qui parfois même le ravage. Pas de quartier, pas de cadeau ; pas d'amabilité photographique. Sous la fureur native, seule une pitié rouge tendre pour l'enfant qui joue, jaune d'or pour l'homme au masque, vert brûlé pour celui à l'ordinateur. Giorda tire le portrait de ses modèles non pour les flatter ou enrichir leurs héritiers, mais pour les forcer à sa suite (et nous forcer avec !) dans l'ombre cruelle et vraie qu'ignorent et le cliché et le miroir. L'épreuve, c'est de plonger dans l'ombre. De toucher le fond pour toucher la prime, la récompense d'un lit où s'étendre, d'une colombe à caresser, d'une table où s'appuyer, comme dans le magnifique portrait de la femme noyée d'encre.
Reste que le portrait est un genre. Et que ce genre nous égare puisque, aujourd'hui, peindre des portraits, c'est sommer les grands morts de la peinture à s'expliquer : Vélasquez, Le Tintoret (ici plus que Le Titien), Van Gogh, Soutine, l'oublié, avec ses chairs saignantes, ses bouches en vulves, ses faces déformées d'alcool ; Delacroix, hautain, inégalé ... C'est appeler ces morts « petits ! petits ! petits ! », comme les oiseaux sauvages qu'on veut apprivoiser . C'est tendre la main à leur sauvagerie pour laisser aux cochons les trop définitives histoires de l'art. c'est se placer dans la provocation.
Giorda provoque parce que, loin d'une dérision commode aux malhabiles, il prend la tradition par la peau, s'y cogne d'homme à homme. Et que le bruit de ce combat empêche le ron-ron-petit-patapon de l'art contemporain de digérer tranquille ses abstractions gratuites. Giorda provoque parce qu'il ose peindre au nom des morts devant les vivants qu'il cite. Et ce n'est pas gratuit. Et ce n'est pas sans frais pour lui-même. Parce qu'il est impossible de se dérober devant l'autre. Devant celui qui fait peur, l'anonyme d'en face, au visage d'énigme, d'horreur ou de folie. Et ce n'est pas sans danger de s'y exposer, provocateur.
Dans les portraits de Giorda, ce qui compte, c'est l'oeil de l'ombre. Cette face obscure des visages. Ce noir tombé du tube à vivre. Du trou des matières. Noir peint. Merde noire. Sang noir de celui qui s'écrit sur la toile. Sa peinture ne se donne qu'au noir, ne se prend qu'au noir. Cette ombre où le peintre, au plus profond du terrier à mystères, enfouit l'inacceptable. Qui regarde ses portraits - ombre pour ombre, regard pour regard - doit chercher celui du peintre planté dans ce trou noir. Doit soulever le voile de la beauté trop évidente, de la ressemblance accordée, du geste trop gracieux. Cela n'est pas facile. Cela demande de l'os et des nerfs. De la tête aussi. Parfois même les yeux de la tête. Mais sans ce tête à tête avec l'ombre, pas de portrait qui vaille. Rien que de la forme sèche, de la guenille humaine. Pas d'être. Le noir, c'est le jus, la moëlle. C'est le point sensible, c'est l'être. Seul l'oeil de l'ombre le dit. Révèle la vie de l'être peint. Dit sa douleur ou sa joie et, pour Giorda que la peur n'aveugle pas, dit sa mort dès que le trait s'éteint. A portrait pendu, pas d'autre présent que l'instant fugitif où le spectateur sent qu'il croise un regard. Sent l'éphémère de sa propre vie qu'aucune couleur ne fixe. Sent ce que le peintre saisit d'ombre : l'espace entre soi et ce noir qui nous tente et qui nous tue. |
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