Parole d'artiste

Être Braque

By 7 avril 2016 No Comments

à Jacques Gairard

J’ai de nouveau regardé Cézanne : la structure et la petite sensation. Je me souviendrais toujours, en visite dans une exposition, c’était l’été, je portais nonchalamment ma veste d’un doigt, main sur l’épaule, et soudain m’approchant d’un tableau que j’identifiais immédiatement comme un Cézanne, m’être vu, sans pouvoir retenir mon geste, me couvrir les épaules de ma veste, tant le tableau dégageait une sensation de fraîcheur. Je crois qu’il s’agissait d’une vue du lac d’Annecy où les bleus et les émeraudes d’un sous-bois soufflaient du froid. La petite sensation est au cœur de l’œuvre de Cézanne : la puissante structure de la peinture nous ramène toujours au sentiment de la nature, le pin et son odeur de résine à la fois.

Comment exister quand on vient de Cézanne et qu’il faut vivre à l’ombre du géant qu’est Picasso ? Picasso qui rompt avec tout, exprime les convulsions du siècle, alors que la petite sensation de Cézanne porte à faire résonner la sensibilité avec une éternelle nature. Comment exister par le regard du premier, sans être empêché par le génie du second ?

A côté de Cézanne, Braque et Picasso sont de petits peintres, mais le génie de dessinateur de Picasso fracasse toutes les cloisons et le met à l’abri de toute comparaison : il est unique. Braque c’est moins sur ! Braque c’est un peu Cézanne sans la petite sensation, car chez lui toute émotivité, toute sensibilité semble censurée. Sentiment de grande frustration après avoir vu l’exposition Braque. Pourtant après avoir vu Braque j’ai vu Vallotton… et là, tout s’écroule, et alors la solidité de Braque surgit comme une évidence, mais une évidence sèche ; un mur de pierre sans ruisseau pour l’égayer.

Je ne sais si Braque a beaucoup copié Picasso, mais son obstination sur quelques sujets semble plutôt cézannienne. Il revient toujours sur le billard, la commode, la guitare, les déstructure pour construire ses surfaces de peu de couleurs, de peu de joie, besogneuses, mais achevées. Cent fois travaillées et Achevées ! Si Picasso a l’hystérie et Cézanne la petite sensation, Braque est peut-être celui qui n’a que la peinture a montrer dans la peinture – aucun cri du siècle, aucune jouissance devant l’intemporalité du paysage  – comme s’il l’avait vidée de tout autre sujet qu’elle-même. Braque se coupe du monde des émotions pour être Braque, pour n’exister que dans le monde des formes. La guitare est toujours là comme la corbeille de fruits, mais elles sont devenues autre chose qui n’est plus que de l’ordre de la forme. Cela ne suscite que peu d’émotion, et pourtant je suis transporté  ” ailleurs ”  en les contemplant  :  je regarde la peinture, abstraction de masses colorées et de lignes, se souvenir d’une guitare et pourtant lui tourner le dos. Braque a fait cela mieux que quiconque, car il a retiré à ce transport toute émotion qui pourrait nous ramener à la vie.

Si ce ne sont les paysages fauves du début et les derniers paysages expressionnistes, l’œuvre de Braque a une grande cohérence, une continuité sans faille. Des premiers on peut dire qu’ils sont des œuvres de jeunesse avant qu’il ne se trouve, mais que dire des derniers ? Sont-ils l’aveu qu’il mit, toute sa vie de peintre, sa sensibilité sous le boisseau, afin de n’exprimer que la justesse des formes et leur achèvement, de peur d’introduire un élément perturbateur qu’il n’aurait pas su maîtriser ? A-t-il choisi l’Histoire plutôt que d’écouter sa sensibilité qui l’aurait conduit sur des chemins de traverse ? Ces derniers paysages sont extrêmement sensibles, la lumière y parle et l’espace s’y découvre, tradition et modernité s’y harmonisent, et les billards semblent appartenir à un monde très formaliste, très vieux. Fallait-il cette longue période de monastère pour qu’il s’autorisât à les peindre, l’expiation devait-elle prendre fin avant qu’il ne meurt ? Personne n’aura de réponse. Braque a peint ses intérieurs et natures mortes comme le prêtre dit la messe, avec un grand sens du rite, de la consécration et de la communion. Il devait savoir ses limites et a dû comprendre qu’en les acceptant, il témoignerait pour quelque chose qui le dépassait.